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Investissant une somme colossal, Drake permet à une oeuvre unique de renaitre, après 35 ans.

Image en couverture : © Jake Michaels – The New York Times

L’incroyable parc Luna Luna, à l’été 1987

Nous sommes au milieu des années 80, à Hambourg, en Allemagne. Franz André Heller, dit André Heller, un artiste autrichien né à Vienne a, depuis des années, l’idée de créer et de proposer au public une oeuvre singulière. A mi-chemin entre le musée d’art, à ciel ouvert, et un parc d’attraction, Luna Luna est une exposition. Et plus, un concept.

Fort du mécénat du magazine allemand Neue Revue, André Heller a contacté et convaincu 32 artistes de concevoir des attractions pour Luna Luna. Parmi ceux-ci, certains des plus importants de l’époque :

  • Keith Haring
  • Salvador Dalí
  • Georg Baselitz
  • Kenny Scharf
  • Jean Tinguely
  • Jean-Michel Basquiat
  • Roy Lichtenstein

Andy Warhol a également été sollicité, mais certains artistes ont refusé qu’il fasse partie du projet.

Ces artistes, tous mondialement renommés, ne seront payés que 10 000$ pour leur participation. Mais André Heller leur explique : « Tout le monde veut vos peintures ou sculptures, mais je vous invite pour faire un voyage dans votre propre enfance. Vous pouvez concevoir votre propre parc d’attractions, comme vous pensez qu’il serait parfait, aujourd’hui ».
Le résultat est selon son auteur « l’exposition d’art la plus vertigineuse et éblouissante sur Terre », ni plus ni moins.

Vue aérienne de Luna Luna, en 1987, ans le parc Moorweide, à Hambourg.
Vue aérienne de Luna Luna, en 1987, ans le parc Moorweide, à Hambourg / © Sabina Sarnitz

En parcourant Luna Luna, on y trouve des attractions comme dans un parc d’attractions classiques, et toutes sont fonctionnelles, bien sûr : Keith Haring a fait un manège, Basquiat a réalisé une grande roue, Roy Lichtenstein s’est amusé d’un labyrinthe…
On dénombre au total 30 pavillons. Tous sont imaginés et décorés selon les facéties de leurs créateurs. Les visiteurs peuvent découvrir Luna Luna dans le parc Moorweide, à Hambourg, pendant l’été 87, du 4 juin au 31 août. En tout, il y aura 250 000 visiteurs en trois mois !

Des visiteurs de Luna Luna, évoluant au milieu des dessins de Keith Haring, en 1987.
Des visiteurs de Luna Luna, évoluant au milieu des dessins de Keith Haring, en 1987 / © Sabina Sarnitz

Et pourtant, si incroyable et prestigieux qu’il soit, ce musée d’art contemporain en plein air n’a pris vie qu’une seule fois, un été aussi unique qu’éphémère. Il y a 35 ans.

Plusieurs revirements et de longues procédures judiciaires ruinent André Heller et ses espoirs de faire vivre, puis revivre, son projet. Les attractions sont finalement vendues, pour un énième projet finalement bloqué, et conservées au Texas depuis 2007, dans des containers.

Une résurrection à 100 millions de dollars, financée par Drake

Mais on apprend grâce au New York Times, et un long article dédié du journaliste Joe Coscarelli publié le 17 novembre, que plusieurs personnes travaillent activement à faire renaitre ses attractions féériques d’artistes majoritairement disparus désormais.

Cette résurrection commence en 2019, lorsque Michael Goldberg tombe sur un rare article parlant de l’ancien parc de André Heller. L’homme, lui, n’a bien sûr jamais oublié son parc, ni jamais complètement abandonné l’idée de le rouvrir, mais sans jamais en trouver les moyens. Michael Goldberg le contact, et s’empare du sujet, puis décide d’en parler avec DreamCrew, la société et l’équipe commerciale et managériale autour du rappeur Drake.

Un projet prend forme, dont l’idée n’est plus seulement de restaurer et faire revivre une seule fois les attractions, mais de faire de Luna Luna un événement culturel pérenne et itinérant.
Viendraient s’y ajouter de nouveaux manèges et pavillons, commandés à des artistes contemporains. Le géant du show Live Nation rejoint l’aventure, à la partie production. Des acteurs du monde de l’art, issus de la prestigieuse Tate Modern ou du MOCA, s’attèlent à envisager de nouveaux artistes. DreamCrew dirige l’ensemble, sous la vigilance particulière de Drake lui-même.

Car le projet est aussi ambitieux qu’il est couteux, et Drake et sa société DreamCrew aurait jusqu’à présent investi près de 100 millions de dollars dans l’ambition de faire renaître Luna Luna, de le développer, et de lui faire parcourir le monde ! Le nouveau directeur général de Luna Luna, Anthony Gonzales, également membre de DreamCrew, explique que Drake et l’ensemble des parties prenantes n’ont vu le projet qu’en grand, en très grand :

« Drake a tout fait au plus haut niveau, et l’échelle est quelque chose qu’il fait mieux que quiconque. Il s’agit d’une entreprise de grande envergure avec d’énormes aspects logistiques, des tonnes de pièces mobiles. Mais je n’ai pas l’impression d’être dépassé par les événements. C’est juste comme, ‘Allons-y et faisons-le’. »

Il explique aussi que DreamCrew était l’un des seuls opérateurs capable de penser et de réaliser un tel projet dans cette envergure :

« Je pense que nous sommes mieux placés que quiconque pour faire de ce projet une réalité. Nous existons dans les événements en direct, nous existons dans la culture, nous comprenons le monde de l’art et le fait d’être accueillant pour les artistes. »

Et pourtant, Anthony Gonzales admet que même avec leur expérience colossal, Luna Luna, « c’est probablement notre plus gros projet à ce jour ».

Car les attractions dorment depuis 35 ans, dont 15 dans des containers que personne n’a jamais ouvert, au fond du Texas.
Il faut les déplacer, les restaurer, les remonter, et créer une structure globale pour les proposer au public, soit à l’usage, soit seulement en visuel. De plus, avec l’ajout de nouvelles attractions de nouveaux artistes, de nouvelles données et de nouvelles problématiques s’additionnent. L’ensemble est titanesque.

Mais l’ensemble est aussi potentiellement extrêmement rentable : le marché de l’art se porte très bien, merci pour lui, et les cotations de certains artistes semblent quitter le monde réel. Notamment pour les artistes ayant officié à Luna Luna. Jean-Michel Basquiat en particulier est un artiste dont la valeur bat tous les records :

  • Son oeuvre Untitled, de 1982, a été vendue 110,5 millions de dollars en 2017
  • In This Case (1983), vendue 93,1 millions de dollars par Christie’s, en mai 2021
  • Untitled (Devil), également de 1982, vendue 85 millions de dollars en mai 2022
  • Versus Medici, de 1982, adjugée pour 50,8 millions de dollars en mai 2021

Un dessin de Keith Haring s’est vendu 1,8 million d’euros, en 2018, et sa peinture « Untitled » est partie pour 5,1 million en 2017. En 2011, le « Portrait de Paul Eluard » de Dali s’est vendu 21,6 millions de dollars. « Fingermalerei-Akt », de Georg Baselitz, a été adjugée 1,6 million d’euros…

Comment ne pas envisager la valeur financière d’un parc d’attractions, éphémère, unique, enfermé pendant 35 ans, et conçu par des artistes dont les oeuvres atteignent ces records ?
Difficile de penser que les motivations de Drake et DreamCrew n’aient été que philanthropiques et altruistes. Ce qui n’enlève rien à leur mérite, et à l’intérêt culturel universel que pourra avoir leur projet à travers le monde ! Les excellentes relations entre l’Art et le Business ont toujours permis au public d’en bénéficier.

Un projet qui semble aboutir désormais, puisque les attractions du parc de André Heller sont désormais déplacées, et en cours de restauration, et que le projet final se matérialise. L’ancien créateur de Luna Luna a lui été écarté du projet, pour différentes raisons, mais pourra se ravir, à 75 ans, de voir renaitre son oeuvre éphémère, 35 ans après son glorieux et unique été allemand.

L’ensemble du process a été filmé, et fera l’objet d’une documentaire dédié, sur lequel plus d’informations devraient parvenir dans les prochains mois…