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Après de longues confidences au média WWD, portrait de Michael Burke, patron de Louis Vuitton.

Image en couverture : © Louis Vuitton – Denis Rouvre

Quand on pense à Louis Vuitton, on peut avoir un ou deux noms qui viennent immédiatement en tête, parmi lesquels Bernard Arnault, et Virgil Abloh. Le premier ne dirige qu’indirectement Louis Vuitton, puisqu’il est le PDG de LVMH, le groupe dont le luxueux malletier n’est qu’une des enseignes. Le second a été le dernier directeur créatif « Homme » de Louis Vuitton, et est décédé il y a presque un an jour pour jour, à 41 ans seulement.

Aussi, Michael Burke n’est pas un nom très connu du grand public pour son rôle à la direction de l’entreprise depuis bientôt dix ans. Mais pourtant, l’homme est l’ADN de LVMH, passé à la direction de plusieurs de ses plus grandes institutions, depuis 35 ans qu’il travaille pour le groupe.

Une récente interview au média WWD (Women’s Wear Daily) début novembre 2022, ainsi qu’un portrait dressé par le même média quelques semaines plus tôt, permettent de dessiner le portrait de l’une des personnalités les plus fortes du monde du luxe.

Qui est Michael Burke ?

Michael Burke est né en 1957, dans les Alpes, et a eu une enfance faite de voyages et de découvertes, puisque son père travaillait dans l’armée de l’air. Il n’a pas encore un an quand sa famille déménage aux États-Unis, où il vivra consécutivement dans le Maine, le New Hampshire et la Floride. Il fera des études en Allemagne, puis finalement la prestigieuse école EDHEC, à Lille, en France.

Il rejoint ce qui deviendra LVMH, déjà dirigé par Bernard Arnault, en 1987, en charge de filiale américaine de Christian Dior. Il prend la direction de « Louis Vuitton North America » en 1993, jusqu’en 1997, où il supervise notamment la construction de la tour LVMH à New York, de l’architecte Christian de Portzamparc. Michael Burke revient finalement en France, à Paris bien sûr, en tant que vice-président exécutif de Dior, en mars 1998, sous la direction alors de Sidney Toledano.

En 2003, nouveau changement, il est nommé à la direction de l’italien Fendi, où travaille le génial et fantasque Karl Lagarfeld, le Kaiser, qui travaille pour la maison depuis 1965, en parallèle de son rôle chez Chanel depuis 1983. Mais le mariage est orageux, comme le raconte Michael Burke :

« La première année avec Karl a été atroce. Il voulait me faire virer de Fendi. Il n’était pas content, et il était très fier d’avoir fait viré mes prédécesseurs… Il avait des trophées au mur – métaphoriquement. »

Sauf que Fendi est alors « techniquement en faillite« . D’abord, les deux hommes travaillent, mais surtout s’apprivoisent, gagnant confiance et respect mutuel de toutes les manières possibles, même les plus surprenantes. Par exemple, le temps passé en Allemagne par Michael, qui lui a donné la maitrise de la langue maternelle de Karl, et lui permet d’être « le seul à rire » de « ses blagues les plus salaces« , qu’il ne fait qu’en allemand. Ensemble, ils finiront par faire le défilé 2007 de Fendi sur la grande muraille de chine, l’un des show les plus importants du monde de la mode, extraordinairement complexe à organiser – la Chine n’est alors pas encore le pays ouvert qu’elle est désormais.

La vie continue, et Michael Burke prend en 2011 la tête de la direction du bijoutier Bulgari, que LVMH a acquis plus tôt la même année, dans le cadre d’une transaction financière estimée à plus de 6 milliards de dollars. Enfin, en 2013, il prend le poste de PDG de Louis Vuitton, où officient alors Marc Jacobs dans la catégorie Femme, et Kim Jones chez l’Homme. Et c’est sous sa direction que Virgil Abloh prendra les rênes de la création artistique, remplaçant Kim Jones en 2018, tandis que Nicolas Ghesquière a succédé à Marc Jacobs.

Virgil Abloh, le management, les magasins…

C’est toujours lui qui était à la tête de Louis Vuitton lorsque Virgil Abloh vivait ses derniers mois, luttant contre une forme rare d’une pathologie qu’il savait fatale. Et si depuis novembre 2021, personne n’a succédé officiellement au mythique créateur, c’est parce que Michael Burke a une vision précise de. la manière dont les choses doivent fonctionner chez Louis Vuitton :

« Nous n’essayons pas de remplacer Virgil, non pas parce qu’il est irremplaçable mais parce qu’il est unique. Si nous pouvions trouver un Virgil tel qu’il était le jour de sa mort, ce serait une erreur d’engager cette personne. J’ai engagé Virgil quatre ans auparavant et il n’était pas la personne qu’il était quand il est décédé. »

D’ailleurs, il explique qu’il ne souhaite pas tenter de trouver « une copie de la personne qui est partie« , mais de « trouver la personne telle qu’elle était lorsqu’elle a été engagée« . Pour lui, se donner du temps est une donnée cruciale, qui permet d’avoir une vision claire, de travailler de manière plus efficace à trouver une succession de qualité, mais qui permet aussi aux successeurs potentiels de s’exprimer. Il explique :

« Nous avons besoin aujourd’hui de quelqu’un de différent de ce qu’était Virgile au moment de son décès. Cela prend du temps, et améliore les chances du successeur. Croyez-moi, succéder à Virgil, Karl ou toute personne de cette envergure est extrêmement difficile, mais avec le passage du temps, c’est moins difficile pour le successeur d’établir ce qu’il veut dire, et cela nécessite un certain espace. »

Dans le même mode de pensée que ce délai conséquent accordé au choix d’un futur DA, il cite également une femme qui a pris la direction des 19 usines françaises de Vuitton, supervisant maintenant 9 000 employés :

« Cette personne n’a pas levé la main, j’ai dû la pousser. Il lui a fallu six à neuf mois pour acquérir la confiance nécessaire pour demander ce poste, et pour que l’organisation accepte {…}. Si nous avions mis quelqu’un là-bas immédiatement, nous n’aurions pas la personne que nous avons aujourd’hui. »

En somme, prendre un rôle ne revient pas seulement à lever la main et présenter une candidature, mais à demander d’élargir son champ d’action, sur la base de compétences avérées, même si parfois cela prend du temps. Un temps qu’il accorde. D’ailleurs Michael Burke a une conception précise de la manière de structurer une entreprise en en prenant la direction, expliquant « qu’il faut en jeter la moitié et garder l’autre moitié« . Bien plus facile à dire qu’à faire, évidemment. Pour lui, la tâche consiste à savoir « quelle moitié est cruciale« . Un travail compliqué, où l’instinct est primordial :

« Parfois, ce que vous pensez devoir garder n’est pas vraiment nécessaire, et ce que vous pensez devoir jeter, c’est peut-être exactement ce que vous devez garder. Ça a l’air facile, mais c’est une formule très dure, et il est très difficile de la réussir. »

D’ailleurs, la vision managériale qu’il exprime détonne avec le vocabulaire contemporain, et certaines idées, puisqu’il explique avoir un problème avec le mot « gérer« , car on ne gère pas « des personnes, mais des processus ou des systèmes de paiement« , du matériel ou de l’immatériel en somme. Une équipe humaine, en revanche, on la « dirige« , ou même « mieux encore, vous vous écartez du chemin et vous la laissez courir« . Michael Burke est de ces meneurs, dans la vision la plus positive qui soit. Bernard Arnault expliquait d’ailleurs à ce sujet :

« Chaque fois que je vais avec Michael dans une boutique ou un atelier, je vois la profonde appréciation et l’admiration que ses collaborateurs ont pour lui. Il a toujours entretenu des relations fortes avec l’ensemble de ses équipes. »

Mais une organisation efficace, créant les produits de qualité d’une vision artistique unique, cela reste une entreprise, qui doit vendre. Et si Louis Vuitton n’est pas n’importe quelle entreprise, elle a aussi le souci du point de vente. Loin de la dissociation du physique et du digital, il voit les points de vente comme des « espaces » qui doivent être d’abord « des zones de pur plaisir, de rêve et de relations sans argent« , puisque peu importe les moyens financiers dont on dispose, « la matérialité du paiement ne figure pas en bonne place sur la liste de ce que nous aimons faire« .

Et fort de trente-cinq ans d’expérience internationale tant dans le luxe qu’au sein du groupe LVMH, Michael Burke a une vision nette de l’avenir, et voit les magasins du futur comme « des lieux, des expériences« , qu’il s’agisse « de restaurants haut de gamme, d’un bar, ou d’espaces événementiels » où se croiserait l’art, des événements culturels, et l’aboutissement d’un processus d’achat. Dans ce sens, il parle des derniers flagships de Séoul, de Tokyo et Osaka, ouverts au cours des dix-huit derniers mois :

« Ces centres culturels sont une indication claire de ce que nous pensons de l’avenir. Ce sont des places de marché qui répondent à de nombreux désirs, nous ne nous soucions pas de savoir si elles sont physiques ou numériques. »

Allant dans ce sens, il initie la restructuration complète du bâtiment du siège sociale de Louis Vuitton, dans le premier arrondissement de Paris, face à la Samaritaine et le Cheval Blanc. L’ensemble sera transformé en un vaste complexe inédit comprenant le tout premier hôtel Louis Vuitton, et le plus grand magasin au monde de la marque. La première étape de cette transformation du 2, rue du Pont-Neuf, s’appelle LV Dream, un concept « culturel et culinaire » qui débutera 12 décembre 2022 au 15 novembre 2023.

Enfin, Michael Burke est marié depuis 44 ans à son épouse Brigitte. Il est président du conseil d’administration de Tiffany & Co depuis janvier 2021, et est également membre du comité exécutif de LVMH.